Ceuta: La barrière d’un monde qui s’achève? Signé de l’ambassadeur Slobodan Raković (Confidentiel Afrique)
Des migrations et de l’héritage colonial au réveil du Sud global – ce que la crise de Ceuta nous dit du monde en train d’émerger
Ces dernières semaines, les médias européens, comme ceux de notre région, sont de nouveau remplis de reportages sur la crise migratoire à Ceuta. Les images de personnes tentant de franchir la frontière entre le Maroc et cette enclave espagnole d’Afrique du Nord sont le plus souvent présentées comme un nouvel épisode d’une longue et dramatique histoire qui secoue depuis des années les frontières méridionales de l’Union européenne.
Une telle lecture n’est pas fausse. Mais elle est certainement insuffisante.
Lorsqu’on gratte sous la surface, il apparaît clairement qu’autour de Ceuta s’entremêlent aujourd’hui plusieurs processus stratifiés – des défis sociaux et sécuritaires à la question de l’héritage colonial, jusqu’aux mutations profondes de l’équilibre des forces à l’échelle mondiale.
Les migrations – la couche la plus évidente de la crise
La première interprétation est la plus manifeste : migratoire. La différence drastique de niveau de vie entre l’Europe et l’Afrique du Nord, les pressions démographiques, la pauvreté et l’instabilité politique engendrent des vagues migratoires qui se dirigent naturellement vers le territoire européen le plus proche. Dans ce cadre, Ceuta n’est qu’un point de pression parmi d’autres aux frontières extérieures de l’Union européenne.
Les migrations comme instrument de pression politique
La deuxième lecture est d’ordre sécuritaire et politique. Le Maroc a montré à plusieurs reprises que le contrôle des flux migratoires constitue un instrument important de sa politique étrangère. Quand les relations avec Madrid sont stables, la frontière l’est aussi. En revanche, lorsque des tensions politiques surviennent, la pression migratoire peut s’accroître brutalement.
Cela s’est vu très clairement en mai 2021, quand plusieurs milliers de personnes ont franchi la frontière en une seule journée, en pleine crise diplomatique entre Madrid et Rabat au sujet du Sahara occidental.
Dans ce contexte, la vague migratoire devient un levier dans les relations interétatiques et un instrument de pression géopolitique – phénomène que la littérature contemporaine qualifie d’instrumentalisation des migrations (« weaponization of migration »). Des mécanismes analogues ont été observés ces dernières années à d’autres frontières européennes, notamment à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne ou la Lituanie.
Ceuta et le poids de l’héritage colonial
La troisième interprétation renvoie à la question de l’héritage colonial. Ceuta et Melilla ne sont pas de simples villes frontalières – ce sont des territoires européens situés sur le continent africain.
Madrid rappelle que Ceuta est sous domination ibérique depuis la conquête portugaise de 1415, puis sous la Couronne espagnole depuis 1580, soit bien avant la constitution du Maroc dans ses frontières contemporaines. Pour Madrid, elle fait partie intégrante du territoire national. Pour beaucoup au Maroc et dans le monde arabe, en revanche, Ceuta est le dernier vestige de la présence européenne en Afrique du Nord. Le même principe vaut pour Melilla, sous souveraineté espagnole depuis 1497.
Le paradoxe juridique et historique de Ceuta réside dans le fait que l’Espagne invoque un droit historique et une continuité antérieure à la fixation des frontières actuelles de la région, tandis que le Maroc s’appuie sur le principe géographique et décolonial – deux conceptions qui, en droit international contemporain, entrent directement en collision.
Si de nombreuses frontières africaines sont nées à l’époque coloniale, elles sont devenues après les indépendances des frontières d’États souverains. Ceuta et Melilla constituent un cas différent – celui d’une continuité de la souveraineté européenne sur le sol africain.
Le droit international et l’application sélective des principes
La quatrième interprétation touche au droit international et à son application sélective. Au cours de la décolonisation, de nombreuses frontières ont été acceptées non parce qu’elles étaient parfaitement justes ou logiques, mais parce que l’alternative aurait été une série infinie de conflits.
Dans ce processus, la communauté internationale a qualifié certains territoires de vestiges coloniaux à décoloniser, tandis qu’elle en a traité d’autres comme des questions de souveraineté historique.
C’est pourquoi le débat persiste aujourd’hui : pourquoi certains cas sont-ils envisagés à travers le prisme du droit à l’autodétermination, et d’autres à travers celui de l’intangibilité de l’intégrité territoriale ?
La réponse est plus rarement juridique que politique – dans les relations internationales, le droit agit rarement en vase clos ; il épouse le plus souvent la répartition du pouvoir du moment.
Il n’est pas fortuit que la controverse sur Ceuta se mêle fréquemment à la question du Sahara occidental. Dans le cas de Ceuta, le Maroc met l’accent sur le principe de décolonisation. Concernant le Sahara occidental, les différents acteurs du conflit invoquent des principes juridiques distincts, allant du droit à l’autodétermination au principe de l’intégrité territoriale. Comme dans de nombreux différends territoriaux à travers le monde, les États défendent le plus volontiers les principes qui correspondent le mieux à leurs intérêts du moment.
Ceuta comme symptôme d’un changement plus vaste
Mais il existe une cinquième lecture – celle qui dépasse le cadre même de Ceuta. Il est possible que la crise actuelle s’inscrive dans un processus bien plus large : le réveil politique du Sud global.
Au cours des cinq derniers siècles, l’ordre international a été façonné avant tout en fonction des intérêts des puissances européennes, puis de l’Occident dans son ensemble. Les frontières, les routes commerciales, le système financier et les règles politiques ont été créés dans des conditions de déséquilibre marqué des forces. Aujourd’hui, cet équilibre est en train de changer.
La Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, l’Arabie saoudite, la Turquie et d’autres puissances régionales réclament un plus grand poids dans les affaires mondiales. Les BRICS s’élargissent. Il s’agit d’une partie du monde dont le poids économique croît bien plus vite que son influence politique dans les institutions existantes du système international.
Le réveil du Sud global n’est pas seulement la conséquence de l’ascension de nouvelles puissances ; il est également le résultat de l’affaiblissement relatif du monopole que l’Occident a exercé pendant des siècles sur les principaux leviers du pouvoir économique, technologique et politique.
Les pays qui furent jadis des objets de la politique internationale aspirent de plus en plus résolument à en devenir les créateurs.
Dans de telles circonstances, les arrangements politiques nés à l’ère de la domination européenne sont eux aussi remis en question. Ce faisant, l’enjeu essentiel n’est pas nécessairement la modification des frontières, mais la légitimité de l’ordre dans lequel ces frontières ont été tracées – à une époque où la plus grande partie de l’actuel Sud global n’avait pas la possibilité d’influer sur leur dessin.
La barrière comme symbole d’un monde en mutation
Cela ne signifie pas que Ceuta changera de statut demain, ni que les vagues migratoires constituent un mouvement anticolonial organisé. Leurs causes immédiates restent sociales, économiques et politiques.
Mais la manière de penser ces questions est en train de changer.
La haute barrière de Ceuta, bardée de capteurs et de caméras thermiques, évoque de plus en plus le limes moderne de l’ancien Empire romain – un mur technologique par lequel le Nord riche tente de contenir les pressions venues d’un Sud démographiquement et économiquement différent.
La question n’est plus seulement de savoir comment arrêter les migrants à cette barrière. La question est aussi de savoir comment ces frontières sont nées, pourquoi elles existent sous leur forme actuelle, et combien de temps pourront durer des arrangements façonnés à une tout autre époque historique.
C’est là que réside la portée symbolique de Ceuta. Elle n’est ni un simple différend territorial ni une banale route migratoire. Elle est l’un des rares points de la planète où se touchent directement l’espace européen et l’espace africain, le Nord et le Sud, le monde développé et le Sud global en pleine ascension.
Les grands bouleversements dans les relations internationales se remarquent rarement d’abord dans les centres de pouvoir – ils apparaissent plus souvent à leur périphérie.
Ce qui fait figure aujourd’hui de querelle locale autour de quelques kilomètres carrés pourrait demain être reconnu comme le symptôme précoce d’une profonde redistribution de la puissance mondiale.
Et tandis que les caméras enregistrent une nouvelle vague de migrants le long de la haute barrière de Ceuta, une question essentielle demeure : Assistons-nous simplement à un nouvel épisode d’un drame migratoire bien connu, ou déjà aux premiers signes d’un nouvel ordre mondial en gestation ?
Slobodan Raković
Ambassadeur de carrière à la retraite

