PODCAST – L’œil de l’Expert – Diomaye, le Scrabble et la pensée embarquée
Par Bacary Domingo MANÉ
Ils feront dire à la photo présidentielle ce qu’elle n’a pas montré. Leur métadiscours ne s’intéresse pas, en réalité, à l’image du Président Domaye jouant au Scrabble, mais à un contexte politique dont la lecture biaisée a emprunté à la technique du cadrage où la réalité est modelée, sans nuance, à leur guise. Ils ne veulent rien entendre de ce qui dit cette photo, ils ne veulent rien voir de ce qu’elle montre ou suggère.
Pour sûr, ne voir que le jeu de Scrabble, c’est s’intéresser à l’écorche des choses, le fort des esprits qui ne supportent guère l’épreuve du doute, du questionnement et de la réflexion. Du coup, ils «décrètent la mort de l’esprit et clôt l’infini champ des interprétations» [1]. Les œillères de la mauvaise foi les détournent de cette réalité : qu’au-delà des apparences, ce pays est en train d’amorcer un basculement. L’écume des vagues empêche de voir la profondeur de la mer où la lame de fond a achevé son œuvre.
Le discours cloné
La photo présidentielle est une occasion rêvée pour ressasser un discours cloné, une sorte de pensée embarquée[2], parlant des inondations, de la hausse des prix des denrées alimentaires, des ménages peinant à joindre les deux bouts…[3]. Des problèmes qui doivent, selon les pilleurs des deniers publics, être solutionnés d’un coup de baguette magique en dix-sept mois de magistère. Leur logos vide de sens laisse entendre que le Président Diomaye doit travailler H/24, sans prendre de pause, dormir, manger, faire du sport. En somme, il doit passer sa vie entre bureau, terrain et voyages présidentiels. Si c’est pour le rendre invalide au bout de quelques mois, c’est alors une vraie thérapie de cheval.
Cette image montrant le Président en train de jouer au Scrabble n’est que la capture d’une séquence temporelle qui n’a pas la prétention de dire la vérité et toute la vérité, mais donne un précieux enseignement sur l’évolution de la rhétorique politique depuis l’avènement de la télévision et surtout des réseaux sociaux. Ces derniers ont profondément modifié la structure du laïus des politiques se contentant de montrer au lieu de démontrer. Là où le discours politique se réduit en fragments d’idées éparses, la photo devient alors le meilleur canal pour imposer cette vérité : montrer, c’est dire et démontrer ! Comme l’a si bien souligné Jean-Marie Cotteret “Le principe d’identité est remplacé par le principe d’analogie. Pour convaincre, il faut illustrer par les mots. Le raisonnement n’est plus hypothético-déductif. Il est devenu associatif. Le discours ne fonctionne plus avec un début, une fin, un raisonnement. Il fonctionne par “flash”[4].
Echelle d’interprétations
La photo du chef de l’Etat sénégalais ne déroge pas à son caractère polysémique. Elle cristallise plusieurs niveaux d’interprétations découlant de la force de l’image présidentielle qui est sans réplique.
Premièrement, c’est l’image de l’homme ordinaire, du Common man, de Monsieur Tout-le-Monde que renvoie le Chef de l’Etat, Bassirou Diomaye Faye. Décontracté dans sa chemise cravate, il se concentre sur son jeu de Scrabble, comme n’importe quel citoyen.
Il cherche, à travers ce code vestimentaire et ce jeu de l’esprit, à nous ressembler «L’homme ordinaire, c’est d’abord «le bonheur de l’identité», pour parler comme Roland Barth. On peut s’assimiler pleinement à cet homme du peuple sorti du rang, à ce dirigeant venu de la base, à ce self-made-man, qui provoque l’adhésion par l’identité»[5]. Diomaye brise les codes d’un Président austère, distant, demi-dieu. C’est l’homme ordinaire contre le héros[6]. L’acte posé participe de l’humanisation du pouvoir.
Deuxièmement, la partie du Scrabble se passe dans un avion (présidentiel), ce qui suggère que le temps de jeu n’est qu’une séquence temporelle, une transition, une parenthèse pour s’aérer l’esprit. Le message envoyé aux Sénégalais signifie que cet instant de relâchement va lui faire changer les idées, réduire le stress et améliorer sa concentration dans le cadre de sa mission diplomatique, plus précisément sa participation attendue à la 80è Assemblée générale de l’Onu où le Premier des Sénégalais a décidé de «porter la voix du Sénégal pour une Afrique souveraine et prospère».
Le poids de la responsabilité
Troisièmement, cette photo dont certains pensent quelle fait naître un «sentiment de déconnexion, voire d’insouciance[7]» face aux urgences de l’heure, est, en réalité, un grand moment de lucidité. A travers ce jeu de Scrabble, le Président Diomaye est en train de jauger tout le poids de la responsabilité d’un pays et d’un continent. Il sait que les jeunes de son cher Sénégal et du continent africain fondent beaucoup d’espoir en lui pour dénoncer, du haut de la tribune de la 80è Assemblée générale de l’Onu, les violations des droits de l’homme et du droit international dont Gaza est la tête de gondole. Le Scrabble est un jeu de cogitation symbolisant la rigueur intellectuelle. Il faut alors trouver les mots justes pour parler aux cœurs et aux esprits, et cela passe nécessairement par la maîtrise de langue de travail dont le Scrabble est la porte d’entrée. Sa belle prestation à la tribune de l’Assemblée générale de l’Onu montre à suffisance que le jeu auquel il s’était livré est loin d’être un jeu d’enfant insouciant.
Diomaye, lecteur de Nietzsche
Quatrièmement, le Scrabble renvoie à la figure de l’enfant chez Nietzsche : le jeu comme espace de créativité. L’enfant joue, même s’il lui arrive de jouer à un jeu dangereux. Qu’à cela ne tienne, il a le goût du danger dans la gorge. Le Scrabble est un moment de régénérescence pour faire face à toute sorte d’adversités. «L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation[8]»
Enfin, la dernière photo[9] publiée et relayée par les partisans et les sympathisants du parti au pouvoir montre, toujours dans le même avion, un Président plongé dans ses dossiers. Ce qui prouve, une fois de plus, que le jeu de Scrabble n’était qu’une pause bien méritée avant la reprise du travail.
Bacary Domingo MANÉ
[1] «Conviction républicaine », démocratie en berne ! », voire https://mondeafrik.com/2020/07/18/conviction-republicaine-democratie-en-berne/
[2] Je définis la «pensée embarquée» comme une pensée paresseuse qui ressasse. Elle se signale par son manque de critique, de remise en cause et de profondeur. Elle se nourrit d’éléments de langage. La pensée embarquée se confond avec la réalité qu’elle décrit.
[1] Ndao, Sidy Djimby, Communication politique et perception publiques : Scrabble présidentiel, entre légèreté malvenue et signe d’humanité assumée (https://www.jotaay.net/COMMUNICATION-
[4] Gouvernants et gouvernés. La communication politique, Paris : Puf, 1973, p.38
[5] Shwartzenberg, Roger-Gérard, L’Etat spectacle, essai sur et contre le star système en politique, ed. Flammarion, 1977, infra p.45.
[6] Ibid, p.46
[7] Ndao, Sidy Djimby, Ibid.
[8] F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction Henri Albert, version numérique : Pierre Hudalgo, 2012, p.41.
[9] Diomaye Faye, concentré sur ses dossiers : la photo qui éteint la polémique du scrabble/https://www.exclusif.net/Diomaye-Faye-concentre-sur-ses-dossiers-la-photo-qui-eteint-la-polemique-du-scrabble_a58642.html

