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 Famille d’aujourd’hui en mal de transmission

Par   Mamadou MBODJI – Psychologue

La famille est la première sphère sociale d’influence, contribuant au façonnement, à la structuration, au développement et à l’expressivité de l’affectivité, de la sensibilité et des expériences émotionnelles. C’est le premier univers relationnel d’apprentissage des codes et conduites chez l’enfant censé y trouver les conditions générales d’élaboration de son individualité pour s’inscrire dans un monde humain. Le milieu familial constitue un creuset de façonnement et d’expérimentation de modalités personnelles d’adaptation à la vie, en stimulant, encadrant et orientant le potentiel avec lequel il arrive au monde.

Car « l’homme, avec ses forces inconscientes qui exigent une satisfaction égoïste, ne peut survivre que si la société inhibe ses énergies ou les réoriente (…). La fonction des parents, des éducateurs et des agents culturels est d’inhiber les instincts de l’homme et d’offrir des avenues constructives pour leur sublimation ». L’enfant a besoin

de sécurité et de protection, aux fins d’un développement harmonieux. Et celui-ci s’effectuait également au sein de classes ou communautés d’âge qui jouaient une fonction d’intégration et de sécurisation, qui permettait au sujet d’affronter les épreuves rituelles formatrices à caractère initiatique. Ces rites et la tradition orale donnaient corps et vie aux représentations et interdits qui définissaient des limites et permettaient à l’enfant d’y trouver de quoi construire sa subjectivation.

L’urbanisation et l’éclatement de la famille avec 1’exode rural ont fragilisé les familles, isolé les individus, surtout les adolescents et les jeunes et induit une perte de repères, un isolement affectif et une déliquescence des liens qui à leur tour charrient manque de communication, incompréhension, violence et parfois barbarie. Le mode de vie urbain, le relâchement des liens avec les traditions, la dé-ritualisation de la vie de l’enfant, la perte de cadres symboliques, de repères structurants, ont impacté le sens de l’appartenance et fragilisé le lien social. Ce qui a tendance à l’entraîner dans des conduites non « codifiées », ou faire le lit de pathologies diverses réactionnelles.

Des parents souvent démunis, impuissants face aux conduites étranges des jeunes dont la gestion de l’affect est devenue problématique. Pour bon nombre de parents aujourd’hui, la conduite de leur enfant paraît incompréhensible et déroutante. Souvent désarmés et confrontés à des difficultés à accomplir leur mission de transmission de codes, de valeurs, de garde-fou, de gestion des dysfonctionnements et de prise en charge de la souffrance.

Les changements dans les modèles familiaux (familles monoparentales, recomposées, etc.), entraînent des difficultés d’adaptation notamment des enfants et des jeunes et des questionnements sur les rôles et la place de chacun et un besoin de nouveaux repères. Les conditions de vie ont induit des stratégies familiales de survie économique qui charrient à leur tour, désarroi, indisponibilité, érosion de l’autorité parentale, manque de dialogue et de proximité avec les jeunes, etc. Cela a des effets pervers qui relèguent au second plan la philosophie éducationnelle, avec son cortège de rites, de codifications des conduites, de principes et de respect des interdits, mettant à mal la structuration des rapports interpersonnels sur des valeurs crédibles et partagées.

La cohésion familiale et le consensus général sur lesquels reposait l’imaginaire collectif ont perdu teneur et   efficacité. Les référents culturels multiples et variés ont du mal à structurer les mécanismes de subjectivation. Les cultures de l’extériorité s’étant progressivement estompées, apparition de modes d’expression plus intérieure des conflits psychiques et affectifs. La dé-ritualisation de l’univers de l’enfant a tendance à le faire évoluer en marge du champ symbolique et de celui des transmissions, les moyens personnels d’élaboration des liens et de sauvegarde des éléments culturels d’appartenance, d’affiliation et de solidarité devenant problématiques.

L’effritement ou l’indisponibilité des codes formels de références de l’individu, vont l’entraîner dans des formes de socialisation en marges des sphères habituelles. Ces sujets brandissent des référentiels nouveaux, sur lesquels les parents n’ont pas de prise. Ce qui rend problématique la construction du lien social, culturel, intersubjectif et intrapsychique. Mais également la question de la symbolisation sociale. Les rituels indispensables, jusqu’à présent destinés à alimenter et dynamiser les mémoires, à humaniser la pensée et l’imaginaire collectifs et individuels et servant de garde-fou et de guide à l’action sociale, ont plus ou moins disparu.

La pauvreté des interrelations au sein de familles en proie aux difficultés, le déficit de référents et le discrédit des transmetteurs, confinent bien des jeunes dans des univers peu accessibles. D’où des difficultés d’adaptation et à « s’inscrire dans une identité familiale ou communautaire support des identités individuelles et ciment du lien social ». La construction de soi d’individus, dans des trajectoires solitaires en dehors des systèmes culturels de ritualisation de la vie, ne peut qu’hypothéquer le lien social. L’isolement des individus dans la sphère familiale, le déficit de communication, la solitude, la souffrance, le désarroi, la perte des repères, des identifications émotionnelles, et l’étrangeté même de l’expressivité des affects, échappent à une famille désorganisée, dysfonctionnelle. Ce qui prive ces sujets si jeunes des possibilités de discernement qui leur permettraient d’évoluer de manière codifiée et satisfaisante dans l’univers déjà oblitéré de parents désemparés.

De filiation déjà problématique à des affiliations tout aussi difficiles, ils tentent, sans rites d’accompagnement, dans une situation de rupture des transmissions, de se construire en sujets solitaires. L’influence du numérique et des réseaux sociaux les expose à des contenus et modèles extérieurs, avec risque d’addiction, de désinformation, de perte d’identité culturelle, de cyberharcèlement et de comportements déviants normalisés. Ces jeunes se confinent dans des bules d’illusions, de representations, de fantasmes et de jouissance sans limites. Sans balises ni garde-fou ils s’épuisent dans des univers aussi captivants qu’artificiels, anxiogènes voire criminogènes, sans disposer d’instruments de discernement ni d’aucune clé pour décrypter judicieusement ces mondes de jouissance. Evoluant en marge du sacré et des relations codifiées que la sphère familiale est supposée entretenir avec eux,

De nos jours, la gestion de l’affect au sein de la famille est devenue problématique car la plupart des paramètres semblent hypothéqués. Et le bénéfice que les enfants tirent de leur facilité d’accès aux réseaux sociaux, est souvent hypothéqué par leur impréparation à la gestion de cet instrument, source d’aliénation, d’addiction et de traumatismes. Ces univers alternatifs du virtuel, de la rue et d’ailleurs sont investis comme des outils de jouissance et des sphères alternatives de socialisation. Des univers qui offrent ainsi aux jeunes des possibilités de vadrouille, d’errance voire de délinquance virtuelle, morale et comportementale.

Ils ont le sentiment d’être affranchis d’une tutelle familiale et d’un carcan social et culturel peu investis, percevant le monde qu’à travers le prisme de l’Internet, la télévision, la rue et la « vie souterraine » à laquelle ils ont accès. Ils deviennent vulnérables, confrontés « sans filtres » à d’autres mondes factices, des univers violents voire dangereux. Leur imaginaire embastillé et leur libre arbitre sous emprise, ils vivent tout sans recul ni défense et finissent par se marginaliser derrière un rideau de fer psychologique, relationnel et émotionnel.

Dès le bas âge, la référence de l’enfant la plupart du temps se résume pour l’essentiel à la mère, le père et les substituts parentaux habituels étant moins disponibles, sinon difficilement accessibles. Il évolue souvent livré à « une mère assurant à elle seule la fonction de contenant psychique », sans un « séparateur » ou une figure qui lui permette de se construire en tant que sujet, « grâce à la loi séparatrice de la castration ».

Dans ce chamboulement des repères et des références, des statuts et des rôles respectifs entre les générations et les genres, comment restaurer ou raffermir les liens symboliques et les liens de sens rompus, pour redonner aux enfants, aux jeunes leurs places. Pour la famille, les parents, comment retrouver les moyens de retisser un filet relationnel socio-familial comme préalable pour pouvoir de nouveau s’inscrire dans une fonction de transmission et de redynamisation de la dialectique entre filiation et affiliation ?  

Raffermir les filiations pour permettre de nouvelles affiliations plus solides et crédibles, offrir aux jeunes des repères plus solides, renforcer la transmission afin de concilier héritage culturel et ouverture au reste du monde et aux apports et réalités modernes, tout en étant dans des dispositions à « recevoir » de leurs parents et famille, ce qui leur est indispensable pour leur construction sociale !

                                                    Mamadou MBODJI – Psychologue

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