Professeur Moustapha TAMBA : itinéraire d’un sociologue des religions
Pr. El Hadji Malick Sy CAMARA
Né le vendredi 04 février 1955 à Dakar dans le quartier de Rebeuss, Moustapha Tamba appartient à la “deuxième génération” de sociologues sénégalais recrutés dans les universités pour enseigner la discipline. C’est précisément en 1987, dans le cadre d’un mémoire de DEA d’“Histoire des religions en Europe et hors d’Europe” que Tamba a pris goût à la recherche sur les religions. En outre, l’influence de l’environnement a joué un rôle crucial dans la trajectoire de ce fils d’un grand érudit musulman, Malamine Tamba. Lyon, la fille aînée de l’Église catholique française, est considérée comme la ville des humanités de l’auteur. C’est précisément en 1982 que Moustapha Tamba arrive à Lyon comme étudiant. La capitale des Gaules se caractérisait par la présence de cathédrales, d’églises et de paroisses depuis le Moyen-Âge. Aujourd’hui encore, on peut constater que tous les neuf (9) arrondissements de la ville portent cette mémoire religieuse. Ce penchant pour le fait religieux a été aiguillonné par la diversité des chercheurs de l’équipe de recherche sur les religions de l’Université Jean Moulin-Lyon III constitués d’étrangers (Suisses, Belges, Italiens). « J’ai été beaucoup influencé par mon environnement. La ville de Lyon était fortement marquée par les cathédrales, églises et paroisses. En plus, je participais à un séminaire qui accueillait des enseignants et chercheurs français, mais aussi d’autres nationalités (entretien avec Moustapha Tamba, décembre 2022).
Sa thèse de doctorat, soutenue en 1995 à l’Université Jean Moulin Lyon III, a porté sur Les rapports au sacré de la communauté sénégalaise en France : cas d’étude dans les agglomérations Lyonnaise et Parisienne. En effet, la communauté mandingue se sert de la religion, l’islam, pour consolider les liens ; maintenir la “relation à distance” (Fall A.S, 2020). À ce titre, la religion réduit l’incertitude ou du moins aide à vivre mieux avec l’incertitude. C’est ce que la communauté sénégalaise de Lyon et de Paris a compris. Du reste, il existe une forte connexion entre religion et culture si ce n’est parfois un rapport de coproduction.
Si pour Tocqueville la religion apparaît comme l’une des premières institutions politiques aux États-Unis, chez Moustapha Tamba, en contexte de migration, la religion permet de “faire communauté” : elle devient un ciment du lien social. La religion est ainsi inséparable de l’expérience de la société (Durkheim, 1960).
Selon Tamba (1995), les expressions : “Dieu est grand”, “avec la volonté de Dieu”, avec l’aide de Dieu », « Dieu ne veut pas… », « S’il plaît à Dieu », « Dieu fait bien ce qu’il fait », omniprésentes dans le discours des Africains, témoignent de l’importance de la religion chez l’Africain. Tamba considère la relation de l’Africain au sacré comme un élément central de son africanité. L’Africain est donc un « homoreligiosus », un homme relié à Dieu. Il n’a pas donc attendu les religions révélées pour croire en l’existence d’une force, d’une puissance qui est une force motrice des actions et mouvements des Êtres. En réalité, « un système religieux produit du lien social en suscitant des réseaux et des groupements particuliers (institutions, communautés), mais aussi en définissant un système mental à travers lequel des individus et des collectivités vivent une certaine conception de l’homme et du monde dans une société donnée ».
La sécularisation de la société française n’a pas encore touché la communauté de migrants sénégalais vivant en France. « Les enquêtes quantitatives et qualitatives ont montré qu’il n’y pas érosion mais maintien du sacré dans la communauté sénégalaise ». La sécularisation de la société française n’a pas encore entamé la communauté sénégalaise pour être plus précis ». (…). Aujourd’hui, même ouverts à la modernité −laïcité, occidentalisation, démocratie−, les Sénégalais continuent d’entretenir des rapports très étroits avec la religion. Ce comportement est relatif à la socialisation religieuse très intensive » (Tamba, p. 592).
Pour Moustapha Tamba (2016), les fondateurs des confréries au Sénégal, à côté de leur dimension mystique, ont été des éducateurs et des moralisateurs. Aussi met-il en lumière ce qu’il est convenu d’appeler l’« exception sénégalaise » en ces termes : « Il est fascinant de voir comment depuis des siècles, christianisme, islam mais surtout l’animisme se côtoient dans les villes comme dans les campagnes, et même au cœur des familles, dans un esprit de respect naturel de l’existence de l’autre et de ses convictions ».
Contrairement à Wilson (1966) pour qui la sécularisation se traduit par une marginalisation des religions traditionnelles, Tamba montre, en Afrique en général et au Sénégal en particulier, que l’on ne peut parler de sécularisation comme processus qui aurait un effet dissolvant sur le fétichisme (Tamba, 2016, p.196).
Recruté en 1996 comme assistant au département de sociologie, Tamba, pour les intimes, assura les cours de sociologie générale, de méthodologie mais aussi de sociologie des religions. Moustapha Tamba dispensa le cours de sociologie des religions aux départements d’histoire, de géographie et de philosophie. De 1996 à 2016, il a enseigné la sociologie de la religion.
Chez Moustapha Tamba, la religion sert de prisme pour analyser les pratiques des acteurs. Il rejoint, d’une part, l’approche tocquevillienne selon laquelle : « Il n’y a presque point d’action humaine, quelque particulière qu’on la suppose, qui ne prenne naissance dans une idée très générale que les hommes ont conçue de Dieu[1] ».
Si par sécularisation, il faut comprendre une mutation socioculturelle globale se traduisant par un amenuisement du rôle institutionnel, culturel de la religion, les pratiques religieuses sénégalaises révèlent au grand jour les limites de ce paradigme. Les travaux de Moustapha Tamba montrent à suffisance que modernité et religiosité sont loin de s’opposer. La modernité dans certains contextes, notamment en Afrique, provoque un réinvestissement social du religieux pour « reconstituer l’identité » (Willaime, 2005) ou préserver l’identité groupale dont la perte est synonyme d’incertitude.
Après le départ du Professeur Boubakar Ly le 13 octobre 2019, le Professeur Moustapha TAMBA a été retiré de notre affection le 15 octobre 2025. Générosité, sincérité, humilité et reconnaissance suffisent qualifier ce grand homme de science. Professeur Tamba était au sommet de la pyramide de la sociologie sénégalaise, mais il avait choisi de retourner à la base de celle-ci pour former les jeunes afin de les au pinacle. Tel un arbre qui offre gracieusement ses succulents fruits sans avoir besoin d’être secoué. Il était une torche mais il ne s’est jamais contenté d’éclairer son seul chemin. Professeur TAMBA a sans cesse projeté sa lumière pour illuminer les voies sinueuses et les sombres avenues. Il a formé des centaines d’étudiants dont des dizaines de docteurs recrutés dans des universités sénégalaises et africaines.
Il était un homme entier, une « âme pure » empreinte de compassion. Son cœur était incapable de dissimuler le bonheur des autres. Ses yeux et ses gestes laissaient transparaître allégrement les ondes positives générées par n’importe quelle bonne nouvelle.
Professeur TAMBA fut un maître. Il a légué un immense trésor scientifique qui continuera de guider nos pas. Son livre Sociologie au Sénégal (2014), préfacé par Georges Balandier, est devenu une référence incontournable dans le domaine de la sociologie sénégalaise.
Face à la perte d’un être cher, aucun mot ne suffit pour exprimer la douleur et la peine que l’on ressent. Il m’échoit, en cette douloureuse circonstance, d’adresser mes condoléances attristées à Madame TAMBA, Saly, à ses enfants Ousmane, Mouhamed et Aïssatou, à ses anciens étudiants, au département de sociologie de l’UCAD et à toute la communauté universitaire sénégalaise.
Que Firdawsi soit demeure éternelle!
Pr. El Hadji Malick Sy CAMARA
[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835), livre I, chapitre V.

