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Médias africains face aux nouveaux enjeux – S’adapter ou disparaître !

Par Bacary Domingo Mané

La révolution numérique a bouleversé l’espace médiatique africain. Elle a généré de nouveaux enjeux dont la prise en compte permettra aux médias traditionnels de s’adapter pour ne pas disparaître. La question qu’il faut tout de suite adresser est celle de savoir comment les médias africains, qui peinent à sortir la tête de l’eau, peuvent-ils prendre à leur compte cette nouvelle donne numérique, sans  perdre leur identité ? Les médias traditionnels auxquels nous faisons allusion, n’ont pas, depuis plusieurs décennies, su surmonter l’épineux problème du modèle économique. Lequel plonge l’entreprise dans un marasme économique et les journalistes dans une précarité déshumanisante.

Le paradoxe est que le «patron» de presse lui, s’en sort bien, avec parfois un train de vie que l’état de la comptabilité de l’entreprise ne saurait justifier, là où les professionnels accumulent des arriérés de salaires. L’on peut aisément expliquer cette situation par la dépendance aux ressources étatiques ou à certains groupes politiques ou financiers. Ils maintiennent sous perfusion l’entreprise et le «patron» ne joue pas souvent la carte de la transparence concernant la provenance des financements. Le sort de nombreux confrères africains dépend ainsi du bon vouloir de ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Et comme l’affirme Guillaume Erner, dans Charlie Hebdo, « (…) ils soutiennent la presse comme la corde soutient le pendu[1] ».

Une presse sous perfusion

L’omerta qui entoure ces financements ou «aides» de particuliers donnés au «patron» dans le secret de son bureau, crée un climat de suspicion au sein des rédactions où la routine devient le seul mode de fonctionnement. Le cœur n’est plus à l’ouvrage,  les journalistes se contentent de traiter l’actualité et les papiers de fond désertent les colonnes des journaux, les studios de radios ou les plateaux de télévision. Ces médias continuent à traiter l’actualité en ne tenant pas compte de la réalité du numérique qui offre au public des informations instantanées, même si l’on déplore, parfois, le manque de rigueur dans le traitement de ces nouvelles.

Depuis le Covid, certains titres ont maintenu le télétravail pour diminuer les charges. Cela, malheureusement, n’a pas suffit pour régler la question de la précarité des acteurs des médias. Cette crise sanitaire a davantage affaibli la presse privée. Des titres ont disparu, d’autres ont vu le jour, mais la situation économique reste catastrophique. La seule éclaircie dans le ciel noir médiatique africain, ce sont les médias de service public dont les salaires sont pris en charge par l’Etat central. C’est le cas aussi pour la presse partisane dans certains pays.

Nous sommes conscients de la vulnérabilité du secteur, comme le souligne Jean-Paul Marthoz : « La presse africaine souffre surtout d’un contexte économique difficile. Le manque d’investissements et d’équipements, les limitations du marché publicitaire, la persistance de l’analphabétisme, créent une grande précarité des titres et expliquent la «corruptibilité» de journalistes, très mal payés, et la fréquente soumission des éditeurs à des groupes politiques ou à des intérêts financier[2] ». L’auteur ajoute au tableau le «manque de transparence du financement, focalisation autour du directeur/rédacteur en chef, absence de spécialisation des tâches, faiblesse de la formation, politisation autour de personnalités locales, etc[3] ».

Pour une approche concertée

Comment les médias traditionnels, dont la fragilité économique est un fait tangible, peuvent-ils s’adapter à un espace numérique en permanente évolution ? Comment des médias qui n’ont jamais trouvé un modèle économique fiable et efficace,  peuvent-ils transformer la transition numérique en opportunité, pour redessiner les nouveaux contours du paysage médiatique de notre continent ?

Pour sûr, la démarche solitaire, constatée dans la gestion et le management des médias traditionnels africains, ne doit plus être une option pour essayer de s’en sortir. La nouvelle prise de conscience «exige une approche concertée pour surmonter les obstacles et exploiter pleinement son potentiel[4]» Il faut donc «une stratégie intégrée qui adresse les défis de l’accès, de la qualité de l’information, et de la viabilité financière[5]».

L’avènement du numérique a favorisé l’émergence de nouveaux médias, permettant, du coup, une diversification des sources d’information pour les populations africaines. Sans perdre de vue la fracture numérique entre les villes et les campagnes. Mais une fracture où, de plus en plus, les lignes se resserrent grâce à l’usage des langues locales. Cette évolution du paysage médiatique africain se traduit par l’usage des réseaux sociaux comme canal d’information. Le taux d’accès aux médias numériques explose dans certains pays comme le Maroc, l’Afrique du Sud, le Gabon etc.

La presse africaine n’a d’autre choix que de s’adapter à la nouvelle réalité. Certains médias africains se contentaient de transférer leurs contenus dans des supports numériques sans aucun effort de réécriture.

Face aux nouveaux enjeux

Mais aujourd’hui, les choses semblent évoluer pour certains qui ont créé des  rédactions WEB au sein des entreprises. Ces canaux numériques offrent des contenus différents pour satisfaire une cible bien précise.  C’est pourquoi nous pensons que parmi les nouveaux enjeux, il y a cette prise de conscience à ne pas considérer les réseaux sociaux comme un simple prolongement de la presse traditionnelle mais plutôt comme une réalité indépendante dont on doit épouser les contours. C’est de cette manière  que des journalistes formés à bonne école pourront mieux appréhender les exigences des outils numériques.

L’autre enjeu, est la formation aux outils numériques et la professionnalisation des acteurs des médias, mettant l’accent sur le respect des règles d’éthique et déontologie, garantissant une information plurielle et de qualité.

Quid de la liberté de la presse, de la régulation et de l’autorégulation, dans des pays où les médias sont persécutés ? Cette liberté de la presse doit être au service de l’intérêt général et inscrire au cœur de son action la question de la responsabilité qui permet de rester dans le champ de ce qui est humainement acceptable, en matière de traitement de l’information.

 Il faut des médias viables économiquement parlant. La presse traditionnelle doit accéder aux sources de financement et la presse numérique doit monétiser ses contenus. Seule voie pour garantir l’indépendance des médias en Afrique, gage d’une démocratie «consolidante[6]».

Bacary Domingo Mané

(Administrateur et Directeur de publication de Mondeafrik.com)


[1] Guillaume Erner, de Charlie Hebdo cité dans l’article :  Les journalistes ? Tous pourris ! Publié par TMV,  le 14-03-2019  et Modifié le 14 03-2019, https://www.tmvtours.fr/detail

[2] Marthoz, Jean-Paul,  Presse africaine et mondialisation: une mue inachevée, p.50

[3] Marthoz, Jean-Paul, op.cit

[4] Ndong, Vanessa, La transformation numérique des médias africains, enjeux et perspectives, publié le 23 Feb 2024, festival Africa Media tenu en février 2024

[5] Ndong, Vanessa, op.cit.

[6] C’est un concept du Pr Ismaïla Madior Fall faisant référence aux idées et actions qui renforcent et font évoluer la démocratie, à travers des réformes de la justice et des ajustements constitutionnels.

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